0 – 3 ans : début de l’autonomie

Bibliographie Pédagogues et pédagogies

Les besoins de l’enfant : première année

Déjà à l’époque de Maria Montessori, les psychologues affirment que la naissance doit être un choc qu’ils appellent « terreur de la naissance ». Ce choc peut être aggravé par la manipulation de l’enfant qui suit la naissance : nettoyage, habillage… mais aussi le soulever ou le déplacer trop rapidement. « On reconnaît aujourd’hui (1943) que des défauts de caractères présentés par l’enfant dans son développement ultérieur sont la conséquence de cette ‘’terreur de la naissance’’ ; une transformation psychique a lieu, et, au lieu d’être normal, le développement de l’enfant se poursuit selon une ligne erronée. Les défauts qui ont cette origine ont été groupés sous le terme ‘’régressions psychiques’’ : ces êtres sont caractérisés par un recul devant la vie, comme s’ils restaient attachés à quelque chose qui existait avant la naissance, et sentaient une répulsion pour le monde »[16]. Le bébé a besoin d’être manipulé et déplacé avec beaucoup de douceur, et si possible, uniquement par sa mère.

Maria Montessori constate que l’état embryonnaire perdure après la naissance : « L’enfant nouveau-né est loin d’être complètement développé : même physiquement il est incomplet. Les pieds, destinés à marcher sur la terre et peut-être à envahir le monde entier, sont encore sans os, cartilagineux ; le crâne, qui renferme le cerveau et devrait le protéger solidement, n’a que quelques os de formés. Point encore plus important, les nerfs ne sont pas achevés, si bien qu’il y a un manque de direction centrale et d’unification entre les organes, et par conséquent pas de mouvement, tandis que les nouveaux-nés des autres créatures peuvent se mouvoir et marcher presque immédiatement »[17]. Elle appelle la période de 0 à 3 ans, l’embryon spirituel.

Pendant les premiers mois de sa vie, au cours desquels nous pensons qu’il ne se passe rien, d’une part le développement physique de l’embryon s’achève, les nerfs s’unifient, le crâne s’ossifie, et d’autre part, c’est là que l’enfant enregistre et emmagasine dans sa tête toutes les informations qu’il peut observer et qui servent à son développement. Le cerveau est donc très actif dès la naissance, l’enfant a besoin d’observer son environnement, afin d’assimiler le présent d’une vie en évolution. C’est, en fait, la période d’activité psychique la plus importante ! Le premier organe qu’il utilise pour cela est l’œil. Déjà à son époque, Maria Montessori pense que c’est une erreur d’enfermer un enfant avec une nurse. Quand celle-ci le promène, c’est dans un landau avec une capote qui l’empêche « de se régaler les yeux avec quelque chose de plus intéressant que la figure d’une nurse »[18]. Que dirait-elle aujourd’hui des enfants enfermés en crèche toute la journée, sans forcément pouvoir aller gambader dans un jardin, dans lequel ils ne pourraient, de toute façon, que jouer au ballon ? Elle constate, déjà à l’époque, qu’ils peuvent devenir « apathiques et tristes ou bien ils réagissent par des crises de larmes et des accès de colère, parce qu’ils souffrent d’inanition mentale, ou sont au moins mentalement sous-alimentés. Plus heureux est l’enfant qui va partout avec sa mère, dans les rues et au marché, dans les trams et les bus, qui peut écouter et regarder et ainsi emmagasiner des impressions d’un immense intérêt, en se sentant toujours en sécurité entre les mains de son protecteur naturel »[19]. D’ailleurs, elle affirme aussi dans L’esprit absorbant de l’enfant que le bébé, ainsi transporté par sa mère, pleure rarement, à moins d’être malade. Alors que le bébé qui n’est pas ainsi porté, pleure souvent. C’est un problème des pays occidentaux, le bébé s’ennuie et pleure, alors que l’adulte pense qu’il a besoin d’exercer sa voix… Le bébé a besoin d’observer et d’être actif. L’enfant est naturellement attiré par son environnement et est poussé à le conquérir. Il l’absorbe, et ensuite, l’analyse.

Au cours des premiers mois, et cela se retrouve dans plusieurs de ses ouvrages, elle insiste sur le fait que la place du bébé est auprès de sa mère. Cela correspond à un premier stade, qui, une fois passé, permet à l’enfant de s’adapter facilement au monde qui l’entoure, et l’aide à cheminer vers l’indépendance. Car, l‘enfant qui se développe normalement pour Maria Montessori « montre des tendances qui sont nettement dirigées vers l’indépendance. Le développement se fait par conquête d’une indépendance toujours plus grande en surmontant chacun des obstacles rencontrés »[20]. Elle invite les mères à être attentives à ce qui plait à l’enfant, et de lui permettre de le contempler aussi longtemps que cela lui plait.

Les premiers phénomènes d’indépendance apparaissent vers trois mois avec la préhension, puis vers six mois : le commencement de sécrétion par l’estomac de l’acide nécessaire à la digestion (introduction de nourriture autre que le lait maternel), l’apparition de la première dent, les premières syllabes, puis vers un an avec la marche. D’ailleurs, en ce qui concerne la marche « le pouvoir de se tenir debout sur deux jambes et de marcher en position verticale dépend du développement d’une partie du cerveau appelé le cervelet, dont la croissance très rapide débute vers six mois et qui continue à se développer rapidement jusqu’à ce que l’enfant ait quatorze ou quinze mois. En concordance exacte avec cette croissance, l’enfant s’assied à six mois, commence à marcher à quatre pattes à neuf mois, se tient debout à dix, fait ses premiers pas entre douze et treize mois, tandis qu’à quinze mois il marche avec assurance. Un second facteur de cette conquête de la marche est l’achèvement de certains nerfs spinaux, par lesquels passent les messages du cervelet aux muscles ; et encore un troisième facteur est l’achèvement de la structure osseuse des pieds, et celle du crâne pour que le cerveau soit protégé en cas de chute »[21].

Pour Maria Montessori, le bébé a également besoin d’ordre. Les objets qui l’entourent par exemple lui servent de repère. Un objet déplacé « peut le bouleverser et provoquer chez lui une violente crise de larmes, que l’on appelle communément un ‘’accès de colère’’. Ce genre de sensibilités, dont nous n’avions généralement pas la moindre idée, et qui souvent s’expriment violemment, l’aident à acquérir certains comportements »[22].

Deuxième année

L’être physique approche de son achèvement, et le mouvement commence à être déterminé. L’enfant commence à marcher. Et un paradoxe voit le jour : nombreux sont les parents qui sont pressés de voir leur enfant marcher, fier lorsque enfin il y parvient, mais dès ce moment, l’empêche d’aller où il veut. Maria Montessori affirme que de même qu’il est inutile de vouloir que l’enfant marche avant son heure, il est absurde d’aller contre la nature en l’empêchant de marcher quand le moment est venu ; aussi, l’aider à marcher est un obstacle à son développement.

Peu à peu, l’enfant fait la différence entre lui et le monde. L’observation de l’environnement a éveillé l’intérêt de l’enfant, et à la capacité de préhension s’ajoute le désir. « Il commence à exercer sa main en changeant les objets de place autour de lui, en ouvrant et en fermant les portes, en tirant les tiroirs, en mettant des bouchons aux bouteilles, … Grâce à ses exercices il acquiert de l’habileté ».[23] C’est avec ce genre d’activité que l’enfant découvre le monde social qui l‘entoure.

Vers 18 mois, l’enfant a besoin de se muscler le corps, et besoin de faire l’effort maximum pour effectuer quelque chose. Il répond à son besoin vital de commencer à coordonner l’équilibre et l’usage des mains. Pour cela, il aime déplacer des objets, surtout des objets volumineux comme des chaises ou des tabourets, souvent disproportionnés à sa taille. Il est capable d’en transporter d’un bout à l’autre de la pièce plusieurs fois de suite jusqu’à épuisement total. Il est évident pour Maria Montessori, que l’enfant n’a surtout pas besoin d’aide dans ces moments là, puisque le but est de renforcer son corps et de coordonner ses mouvements, mais d’être encouragé !

Vient ensuite une période d’imitation. L’enfant veut commencer à manger seul. Là encore, pour Maria Montessori, beaucoup s’épuisent à les en empêcher, alors qu’ils se battent contre la nature et pas contre la volonté de l’enfant. Pour elle, cela fait parti du besoin d’autonomie de l’enfant. Non seulement il veut, mais, surtout, il a besoin de faire seul, d’agir en toute indépendance. L’enfant arrivera d’autant mieux à imiter, qu’il se sera préparé. Cette préparation s’opère lorsque l’enfant réalise des efforts pour effectuer une tâche. C’est pour cela qu’il est primordial que l’adulte d’une part n’aide pas l’enfant et d’autre part ne l’interrompt pas au cours de son activité. « Il faut qu’il mène son activité jusqu’au bout. Il y a un besoin vital d’achèvement de l’action et si on brise cet élan des déviations se manifestent par rapport à la normalité et l’enfant est sans but… Les adultes ne devraient donc pas intervenir pour arrêter une activité enfantine, aussi absurde soit-elle, tant qu’elle ne met pas trop en danger la vie ou les membres ! »[24].

« Ainsi apparaît la logique du développement naturel : l’enfant prépare d’abord ses instruments, mains et pieds, puis il acquiert de la force par l’exercice, ensuite regarde ce que font les autres et se met au travail en les imitant ; c’est ainsi qu’il se prépare à la vie et à la liberté »[25].

Vers la fin de la deuxième année, l’enfant aime beaucoup marcher et se révèle un grand marcheur. Il a besoin de faire de longues marches. L’adulte préfère le porter ou le mettre dans une poussette… « Il ne peut pas marcher : on le porte ; il ne peut pas travailler : on le fait pour lui ! Au seuil de la vie, nous adultes nous lui donnons un complexe d’infériorité »[26]. Mais marcher pour un petit n’est pas du tout la même chose que pour l’adulte. Le petit marche sans but préétabli. Ce sont toutes les choses intéressantes qui jalonnent sa route qui le font avancer, il est guidé par ce qui l’attire. Comme dans tous les secteurs de l’éducation, l’adulte devrait simplement suivre l’enfant. C’est l’aide dont l’enfant a besoin : que l’adulte le suive, « en l’initiant aux couleurs, aux formes de feuilles, aux habitudes des insectes, des animaux, et des oiseaux »[27]. C’est un des moyens concrets par lequel l’enfant fait travailler son corps en même temps que son esprit. Pour elle, ces deux activités devraient toujours être liées : mouvement du corps ou au moins de la main et travail de l’esprit. D’ailleurs, elle affirme : « la main est l’outil de l’esprit ».

Le langage

C’est l’exemple typique qui montre que l’enfant naît avec la capacité d’apprendre, mais qu’il apprend réellement le langage au cours des deux premières années de sa vie. C’est ce qui permet à un enfant d’apprendre le langage de ses parents, même si ce ne sont pas ses géniteurs et que leur langage est très différent. Maria Montessori explique que, selon les psychologues de son époque, l’ouïe est le sens le plus lent à se développer. L’homme a des centres spécialement conçus pour le langage. Dans le cortex du cerveau il y a deux centres, l’un auditif pour entendre le langage et l’autre moteur pour produire le langage. Le centre auditif est en relation avec l’oreille. Mais ce mécanisme étant uniquement prévu pour le langage, seuls les sons du langage parviennent dans la partie apte à produire le langage. Ce qui a pour conséquence que l’enfant ne reproduira pas d’autres bruits dans son langage, comme des bruits d’animaux par exemple pour des enfants vivant dans une ferme, et c’est aussi pour cela que des enfants abandonnés dans la jungle, et ayant survécu, sont restés muets. Ils n’avaient entendus aucun bruit relatif à leur « langage humain, lequel pouvait, seul, provoquer le mécanisme du langage parlé »[28].

Elle observe dans différents pays que « le langage vient naturellement, comme une création spontanée et il est frappant de voir à quel point son développement suit des lois définies, pour atteindre certains paliers à des moments bien déterminés ; de plus, ceci est vrai pour tous les enfants, que le langage de leur race soit simple ou complexe. Pour tous les enfants il y a une période où ils parlent seulement par syllabes, puis une autre où ils disent les mots de plus d’une syllabe ; et finalement ils semblent avoir saisi toute la syntaxe et la grammaire… On constate que le progrès n’est pas régulier, ni graphiquement linéaire, mais qu’il se produit par bonds, si bien qu’entre la conquête des syllabes et celle des mots, il s’écoule des mois, pendant lesquels il ne semble y avoir aucun progrès. De nouveau, l’enfant semble à un point mort, n’utilisant que quelques mots pendant longtemps, mais dans sa vie intérieure il y a un grand progrès continu qui aboutit soudain à ce que les psychologues appellent un phénomène d’explosion. A la même période de la vie, pour chaque enfant, se déclenche subitement une cascade de mots, tous prononcés parfaitement. En trois mois, les enfants emploient avec facilité les tournures et les particularités linguistiques, et tout ceci se produit vers la fin de la seconde année pour l’enfant normal de quelque race qu’il soit. Ces phénomènes continuent après l’âge de deux ans avec la maîtrise des phrases complexes, celle des temps et modes de verbes et des difficultés syntaxiques apparaissant chacune à son tour, de la même manière explosive, jusqu’à ce que l’explosion du langage soit complète. C’est seulement alors que ce trésor préparé par le subconscient est transmis au conscient.»[29].

Lorsque l’enfant est prêt à parler, nous devons favoriser son expression. « Il ne s’agit pas simplement de plaire à l’enfant mais de coopérer à l’ordre de la nature »[30]. A l’époque de Maria Montessori, les tétines pour les bébés n’existaient pas. Nous pouvons nous demander si elle aurait partagé l’avis de Joseph Vaillé[31] qui affirme dans le cahier de l’éducation n°14 de juillet 2008 que la tétine empêche le bébé de babiller, alors que ce phénomène vital fait parti intégrante de l’apprentissage du langage.

Maria Montessori pense que c’est une erreur d’enfermer un enfant avec une nurse, qui lui parle peu par mesure d’hygiène. Que dirait-elle aujourd’hui des enfants enfermés en crèche toute la journée et qui n’entendent parler principalement que de jeunes enfants qui essayent également de développer leur langage ? Les adultes qui les entourent n’ont pas vraiment la possibilité de leur apporter beaucoup de vocabulaire nouveau et de les reprendre lorsque leur prononciation ou leur syntaxe n’est pas correcte. De la richesse de l’environnement, dépend la richesse du langage de l’enfant. A l’époque, Maria Montessori affirmait que même dans des circonstances défavorables l’enfant arrivait à plusieurs milliers de mots à 5 ans ce qui aide pour l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. Il y a une dizaine d’années, des spécialistes préconisaient 3000 mots pour aborder l’apprentissage de la lecture, et nous savons que beaucoup d’enfants arrivent aujourd’hui au CP avec seulement 500 ou 1000 mots… Pour elle, le langage ne s’enseigne pas, il se développe. Encore faut-il que l’environnement soit porteur.

Maria Montessori a constaté que la période autour de 18 mois, 2 ans peut être très difficile pour l’enfant, qui réalise qu’il peut être compris par les adultes à travers le langage, mais qui n’arrive pas encore à trouver les mots dont il a besoin. « L’enfant est alors le théâtre d’une grande lutte entre son conscient et son mécanisme »[32]. Cela peut provoquer une très grande agitation. Pour elle « l’agitation est une partie intégrante de la vie des enfants et ceci est largement imputable à l’incompréhension de l’adulte. Le fait est qu’il y a une richesse intérieure qui cherche à s’exprimer, et n’y arrive qu’au travers de grandes difficultés, dues à la fois à l’environnement et aux propres limitations de l’enfant »[33]. Le petit enfant est naturellement porté vers les adultes car il a besoin d’entendre parler, d’être pris dans un bain de langage. Mais les adultes préfèrent parler entre eux. Pour Maria Montessori, c’est une erreur que de s’exprimer en langage de bébé, cela n’apporte aucune aide à l’enfant qui recherche et a besoin, au contraire à ce moment là, de la richesse du langage.

« Les obstacles rencontrés à ce moment auront des effets permanents, puisque toutes les impressions de cet âge sont enregistrées pour toujours. Les adultes souffrent souvent de difficultés d’élocution qui vont de l’hésitation et du manque de courage jusqu’au bégaiement ; ces défauts sont nés au moment où s’organisaient les mécanismes de la parole. Ces régressions se produisent à cause de la sensibilité de l’enfant ; tout comme il est sensible à ce qui l’aide à créer, de la même manière il est aussi sensible aux obstacles qui sont au-delà de ses forces, et cette sensibilité le suivra comme un défaut tout le reste de sa vie. Toute forme de violence, en parole ou en action, cause un tort irréparable à l’enfant… Bien des craintes absurdes et des habitudes nerveuses qu’on trouve chez les adultes remontent ainsi à quelque violence faite à la sensibilité de l’enfant »[34].

Il est important de noter que Maria Montessori ne parle pas de ce que mettent en avant beaucoup de psychologue actuels à savoir la « fameuse phase du non ». En effet, il est courant d’entendre parler de la période où, vers deux ans, l’enfant dit non en permanence, même pour des choses qui s’emblait ne poser aucun problème jusque là. Certains psy parle même de crise d’opposition. Par contre, certains psychologues[35], plus rares, n’en parlent pas, mais ceux-là mettent en avant le fait qu’il est important de ne pas dire trop de non au jeune enfant. Paul Lemoine va même jusqu’à affirmer qu’il ne faudrait pas dire plus de un non pour dix oui. La raison étant qu’il n’est pas bon de noyer l’enfant dans des interdits, et que ceux-ci prennent bien plus d’importance dans la vie de l’enfant que tout ce qui est positif. Mieux vaut privilégier l’environnement par exemple afin d’éviter les interdits et de les introduire dans la vie de l’enfant petit à petit. L’enfant reproduirait-il simplement ce qu’il entend ? Beaucoup de familles instruisant leurs enfants n’ont pas connu cette fameuse phase de « non » avec aucun de leurs enfants. Ces familles, en général, laissent aller les tout petits dans la maison qui est aménagée pour que le moins possible d’objets à leur portée soit dangereux ou que leur déplacement soit ennuyeux pour les parents, afin de limiter les interdits à un strict minimum. Ces familles, de fait, disent rarement non.

Troisième année : activités autonomes !

L’enfant possède de grandes capacités qui se perdent chez l’adulte. L’enfant a le pouvoir de bâtir l’homme lui-même. « Qu’est-ce que l’adulte doit donc faire face à cet embryon spirituel ? Il doit simplement lui permettre de faire par lui-même ses propres conquêtes. Si l’enfant n’a pas la possibilité de faire usage de son intelligence, elle s’atrophie. L’enfant a besoin d’avoir quelque chose à faire, de disposer des objets sur lesquels il puisse agir. Mettre de tels objets à sa portée, c’est créer un environnement sur lequel il puisse agir. Quand cet environnement doit-il être créé autour de lui ? Dès que l’enfant commence à se mouvoir. Généralement, les adultes empêchent l’enfant d’être actif et pensent qu’ainsi ils le ‘’forment’’. L’adulte est un dictateur. Un dictateur veut que les autres obéissent à sa volonté et refuse de tenir compte de leur personnalité »[36].

Les premières années de l’enfant représentent la période de formation de l’intelligence et de la personnalité. C’est à travers sa propre expérience qu’il essaye de développer son esprit, puis il va commencer à chercher le pourquoi des choses. Au cours de cette troisième année, pour se construire et se perfectionner, l’enfant a particulièrement besoin de pouvoir réaliser des activités autonomes. L’enfant est naturellement porté à exercer son habileté à travers des tâches nécessaires à son développement et il veut tout faire entièrement par lui-même. Par exemple, il sait déjà manger seul et veut maintenant s’habiller et se déshabiller seul. Il veut aussi participer activement à la vie de son environnement. L’enfant n’aime ni rester sans rien faire ni faire des choses inutiles.

Maria Montessori essaye de nous faire comprendre que donner une certaine liberté à l’enfant est indispensable pour l’aider à construire sa personnalité. La liberté pour l’enfant consiste à le laisser agir de manière autonome. C’est comme cela que se formera son individualité. Cette individualité ne peut se former si l’enfant ne peut agir par lui-même. Maria Montessori va jusqu’à affirmer que la société ne peut pas se développer si les personnes manquent d’autonomie et qu’ainsi les différentes individualités ne peuvent se former. La société « est fondée sur des individualités distinctes. Autrement, il n’y aurait pas de sociétés, mais seulement des colonies animales ».

A partir de ses observations, Maria Montessori conclut « Nous disons que la société doit rendre à l’enfant la liberté complète, doit assurer son indépendance, mais il ne faut pas confondre cet idéal de liberté et l’indépendance avec le concept vague des adultes qui utilisent ces mots. En réalité, la plupart des gens ont une bien misérable idée de ce que signifie la liberté. C’est en donnant la liberté et l’indépendance que la nature donne la vie, mais elle les assortit de lois déterminées en accord avec les besoins spécifiques du moment. La nature fait de la liberté une loi de la vie – notre seul choix étant d’être libre ou de mourir. L’aide que nous offre maintenant la nature pour comprendre notre vie sociale, c’est l’observation de l’enfant en qui se manifeste le réel. L’indépendance n’est en rien statique, c’est une conquête continuelle, l’acquisition par un travail infatigable, non seulement de la liberté, mais de la force et de l’autoperfection. En donnant la liberté et l’indépendance à l’enfant, nous libérons un travailleur qui est poussé à agir et qui ne peut vivre sinon par son activité, puisque telle est la manière d’exister de tous les êtres vivants. La vie est activité, et c’est seulement par l’activité que la vie peut chercher et trouver sa perfection »[37]. Pour elle, présenter « comme idéal une réduction des heures de travail ainsi que le travail des autres pour nous, ces aspirations sont les caractéristiques naturelles d’un enfant dégénéré qui fuit la vie »[38].

Maria Montessori accorde une très grande importance au développement du mouvement qui ne doit pas être dissocié de la pensée, la vie physique doit être liée à la vie mentale car c’est par l’action ou le travail que l’esprit arrive à s’élever. La perfection du mouvement est innée chez les animaux, mais pas chez l’homme. Elle s’acquiert par des expériences pratiques dans l’environnement et la coordination doit être établie et perfectionnée. L’habilité de l’homme n’est pas limitée, mais se développe par la volonté. Ainsi, les hommes ont chacun leur spécificités alors que les animaux d’une même espèce font la même chose. Le manque de travail peut engendrer une atrophie de l’esprit. Au contraire « Il est certain que l’intelligence de l’enfant atteindra un certain niveau de développement sans le concours de la main mais, avec ce concours, elle atteindra un plus haut niveau encore et l’enfant qui s’est servi de ses mains a toujours une personnalité plus forte. Si les circonstances sont telles qu’il ne peut se servir de ses mains, l’enfant demeure une personnalité mineure, incapable d’obéissance ou d’initiative, paresseux et triste, tandis que l’enfant qui peut travailler avec ses mains affirme son caractère »[39]. La main est l’outil de l’esprit. Il faut toujours donner à l’enfant un travail à faire avec ses mains tandis qu’il travaille avec sa tête, afin qu’il reste en contact avec la réalité. Ainsi, « Se substituer à l’enfant dans l’accomplissement de ses actions formatrices, avec la louable intention de l’aider, n’est pas ce dont il a besoin ».

Pour Maria Montessori, le plus grand problème des parents est l’obéissance. « Faut-il le traiter avec gentillesse ou sévérité ? L’adulte n’en sait rien et, de ce fait, est tantôt indulgent, tantôt strict, mais, dans un cas comme dans l’autre, il n’arrive pas à se faire obéir et l’enfant ne modifie pas sa façon d’agir. Le problème ne réside donc pas dans la façon dont l’enfant doit être traité par les adultes. La vraie question est l’environnement que nous offrons aux enfants. Nous devons construire pour l’enfant un environnement dans lequel il puisse être actif ! »[40].

Maria Montessori affirme que des comportements considérés normaux en général comme le mensonge, le désordre, l’étourderie, la révolte, les accès de mauvaise humeur, la paresse… disparaissent dans un environnement qui permet l’activité autonome, constructive, calme et stimulant son intelligence. D’ailleurs, les comportements énumérés ci-dessus sont pour elle parfaitement anormaux et sont le signe que les enfants sont entravés dans leurs activités et leur processus de développement, ils sont donc déformés. Ce sont ces déformations qui, par exemple, poussent l’homme à posséder et à entrer en conflits avec les autres. Pour Maria Montessori les enfants sont normaux lorsqu’ils peuvent agir librement car le fait de pouvoir agir librement guérit de toutes déformations psychiques, libère l’enfant qui devient maître de ses propres dynamismes. Maria Montessori reçoit cette révélation de l’enfant qu’il est capable de développer sa personnalité dans deux directions : l’homme qui aime, qui travaille harmonieusement avec les autres, et l’homme qui possède, qui est asservi et se rend esclave de ses propres possessions. Elle ajoute que l’enfant qui se développe harmonieusement renouvelle les énergies de l’adulte. A son époque, les parents des enfants de son école ont remarqué que leurs petits étaient moins malades. En effet, des maladies comme l’anémie, les dérangements digestifs ou des troubles psychiques disparaissent également lorsque les enfants peuvent exercer leur besoin intérieur de se développer en étant actifs. L’enfant se révèle un grand travailleur. « Le travail est l’instinct le plus fondamentale de l’homme ».

Maria Montessori pense que le plus grand plaisir de l’homme est, non pas de posséder, mais d’utiliser, transformer, améliorer son environnement, afin de progresser lui-même. L’homme a besoin qu’une harmonie se crée entre lui et la nature : l’homme transforme les objets et l’utilisation des objets le transforme. C’est une relation d’amour qui doit s’instaurer dès l’enfance envers la nature, et cette relation d’amour l’entraîne à entrer en collaboration avec les autres.

C’est pour toute ces raisons que Maria Montessori soutient que le meilleur enseignement ne peut venir d’une transmission d’un maître vers des enfants, mais de l’environnement lui-même. L’enfant a besoin d’objets pour agir, les objets alimentent son esprit. C’est pour cela qu’elle a été amenée à concevoir une pédagogie où toute notion est représentée par un objet. Mais avant cela, Maria Montessori s’attache à développer les sens de l’enfant. C’est à partir de 2 ans que l’enfant commence à agir par les activités de vie pratique et de vie sensorielle conçue par elle. L’enfant a besoin à cette période de travailler l’indépendance de ses jambes et de ses bras.

A titre informatif, voici les activités de vie pratique proposées par Maria Montessori entre 2 et 3 ans qui permettent à l’enfant de travailler la coordination et précision des gestes, ainsi que le développement musculaire : se laver les mains, se coiffer, balayer, épousseter, plier des mouchoirs, porter un plateau vide, puis une chaise, verser des grosses graines, puis des petites graines, puis de l’eau, ouvrir et fermer des cadres à gros boutons, puis à fermeture éclair de jupe, à petit boutons, à fermeture éclair blouson, ouvrir et fermer toutes sortes de boîtes, visser et dévisser des bouchons…

Les activités de vie sensorielle de Maria Montessori sont proposées quelques mois après avoir commencé les activités de vie pratique : sac à mystère, tri de boutons par forme, par couleur, planche rugueuse, boîte de couleur, emboitements cylindriques, tour rose, binôme, trinôme, triangles constructeurs, tiroirs de géométrie, petits volumes. Ces activités développent les sens, acuité visuelle et tactile, et la précision du geste. Pour chaque matériel, l’enfant peut se contrôler seul. L’enfant a toujours besoin à cette période d’entendre parler, d’être pris dans un bain de langage riche.

Les adultes doivent créer l’environnement adéquat de l’enfant, être une source d’aide et non un obstacle. Ils ont pour rôle, par exemple, de montrer à l’enfant comment utiliser correctement les objets, d’observer l’enfant et de proposer de nouvelles choses au moment opportun. Le matériel déjà montré restant à disposition de l’enfant, ce dernier peut le refaire autant de fois qu’il le souhaite. D’une manière plus générale, pour que l’enfant puisse faire seul, il faut que ce qu’il est capable d’utiliser soit à sa portée. Si l’enfant doit demander à un adulte ce dont il a besoin pour faire son activité, il aura vite fait de se tourner vers une autre activité entre temps et il n’arrivera pas à se fixer sur quelque chose. Si l’adulte intervient trop, l’enfant peut dévier ou arrêter le chemin qu’il avait à suivre. L’adulte doit intervenir le moins possible. Au contraire, l’enfant qui a la possibilité de se mettre seul en activité, sans avoir recours à un adulte et sans être dérangé, pourra devenir calme, centré sur son idée et capable de se concentré, et de rester concentrer bien plus longtemps que ce que pourrait imaginer un adulte.

Lorsque l’enfant dévie, c’est là qu’il peut devenir ce que l’adulte nomme « capricieux ». Il ne peut faire ce dont il a besoin à causes d’obstacles qui se dressent devant lui.

La troisième année est une période où l’adulte doit permettre à l’enfant d’avoir des activités autonomes, de voir ses initiatives encouragées, de choisir son activité, de la refaire aussi longtemps qu’il le désire. L’adulte doit permettre à l’enfant de mener à bien une tâche si minime soit-elle en respectant son travail et sans le déranger. Pour cela, l’adulte prépare un environnement adapté afin que l’enfant ne soit pas obligé de solliciter l’adulte en permanence et qu’il puisse développer une réelle autonomie. L’enfant a besoin d’objets pour agir, les objets alimentent son esprit. Le meilleur enseignement ne peut venir d’une transmission d’un maître vers des enfants, mais de l’environnement lui-même. L’adulte doit observer l’enfant et se laisser guider par lui.

Catherine Chemin


[16]Education pour un monde nouveau- 1943

[17]Education pour un monde nouveau- 1943

[18]Education pour un monde nouveau- 1943

[19]Education pour un monde nouveau- 1943

[20]Education pour un monde nouveau- 1943

[21]Education pour un monde nouveau- 1943

[22]L’éducation et la paix- 1949

[23]Education pour un monde nouveau- 1943

[24]Education pour un monde nouveau- 1943

[25]Education pour un monde nouveau- 1943

[26]Education pour un monde nouveau- 1943

[27]Education pour un monde nouveau- 1943

[28]Education pour un monde nouveau- 1943

[29]Education pour un monde nouveau- 1943

[30]Education pour un monde nouveau- 1943

[31]Il est coauteur de Exercices de concentration et Mathématiques pour tous avec Elisabeth Nuyts

[32]Education pour un monde nouveau- 1943

[33]Education pour un monde nouveau- 1943

[34]Education pour un monde nouveau- 1943

[35]Par exemple : Paul Lemoine ou Ross Campbell

[36]L’éducation et la Paix- 1939

[37]Education pour un monde nouveau- 1943

[38]Education pour un monde nouveau- 1943

[39]Education pour un monde nouveau- 1943

[40]L’éducation et la Paix- 1939