12 - 18 ans… Trouver sa place dans la société !

Bibliographie Pédagogues et pédagogies
Pour Maria Montessori, l’éducation doit être semblable les premières années de la vie envers tous les enfants, et différer par la suite en fonction de la personnalité de chacun, de l’individualité intérieure qui se développe spontanément et dont nous pouvons seulement aider à développer ce potentiel et enlever les obstacles. La période de 12 à 18 ans qui comprend la puberté est, pour Maria Montessori, une période très délicate. L’adolescent est beaucoup plus sensible, et ce que la société lui propose ne lui permet pas de se préparer à la vie sociale et d’éveiller sa conscience morale. Si l’enfant avait besoin d’aide pour construire sa personnalité, l’adolescent a besoin d’aide pour « s’orienter dans la société pour se préparer à en acquérir la conscience », afin de devenir un homme avec « une claire conscience sociale et une force morale pour combattre les erreurs qui obscurcissent notre destin ». Car, « le but glorieux de l’éducation est celui d’améliorer les hommes ». L’adolescent peut y contribuer, si nous lui permettons d’utiliser ses trésors cachés.

Dans De l’Enfant à l’adolescent, publié en 1958, Maria Montessori dénonce un problème social et humain : pour elle, les écoles de son époque « ne sont adaptées ni aux besoins de l’adolescent, ni à l’époque à laquelle nous vivons ». L’adolescent ne passe pas seulement physiquement de l’enfance à l’état adulte, mais aussi psychologiquement : il passe de « la mentalité de l’enfant - qui vit en famille – [à] celle de l’homme, qui doit vivre en société ». Pour elle, ce qui importe, c’est d’amener le jeune adulte a plus de compréhension entre les hommes, et donc à plus d’amour. L’adolescent a besoin d’être protégé tout en lui favorisant l’éclosion de sa personnalité et en lui permettant de comprendre son futur rôle d’homme. Déjà, à son époque, les études et les diplômes ne garantissaient pas la sécurité et demeuraient le seul but de l’école. L’enfant apprend à travailler par contrainte, son avenir soumis à des notes, et non par intérêt en vue de plus grandes choses. « Le meilleur de leur énergie individuelle est gâché ». Même le rythme des écoles secondaires ne conviennent pas aux adolescents qui traversent une période de diminution des capacités intellectuelles et qui se heurtent aux changements de professeurs à chaque nouvelle heure. L’esprit ne peut « s’adapter en une heure à une pensée nouvelle ». L’adolescent a besoin de créer afin de fortifier sa confiance en soi. Il devient plus sensible, ce qui peut, dans le cadre imposé de l’école, engendrer des rébellions et des caractères anormaux. Nous devons lui apporter des soins moraux : « On ne doit jamais traiter les adolescents comme des enfants : ils ont dépassé ce stade, et mieux vaut les traiter comme si leur valeur était supérieure à celle qu’ils ont réellement, que de minimiser leurs mérites et de risquer de blesser le sentiment qu’ils ont de leur dignité ». Au contraire, dans un cadre bienveillant, c’est à cette période qu’il peut développer des « sentiments de justice et de dignité personnelle ; c’est-à-dire les caractères les plus nobles qui devraient préparer l’homme à devenir un être social ». L’adolescence devrait être une véritable renaissance. Il faut donc privilégier le développement de la personnalité pour une meilleure possibilité d’adaptation. Des hommes cultivés, c’est utile, mais cela ne suffira pas pour améliorer l’humanité. La culture doit être un moyen et non un but, car « de tout temps on a eu l’intuition qu’il existait une chose plus importante que la culture : l’éducation morale ».

Il n’est pas question de supprimer la culture, mais de permettre aussi bien une meilleure culture qu’un apprentissage du travail manuel, pour une meilleur compréhension de la valeur du travail sous toutes ses formes qui sont nécessaires et se complètent. Pour être complet, l’homme doit savoir se servir de sa tête et de ses mains. L’adolescent a besoin de travailler et de gagner sa vie, même si ce n’est pas vital, afin de mettre en lumière ses qualités et ses talents. Le grand enfant a besoin d’un milieu ouvert, un contact vrai et les moyens de l’expérience. Il ne doit pas rester passif sur un banc d’école, mais doit devenir actif, le travail étant éducatif et non utilitaire. Il a aussi besoin de solitude et de calme.

Maria Montessori est favorable à une réforme des écoles et qui soit, de préférence, située loin de grandes villes, et, même, plutôt des maisons familiales. Nous avons vu dans les CSN précédents que lorsque l’enfant peut apprendre dans un environnement adapté, il apprend mieux et plus rapidement. Pour Maria Montessori, il gagne ainsi au moins 2 années qui devraient être mises à profit, au début de cette période délicate qu’est l’adolescence, pour vivre de manière primitive au contact de la nature en apprenant à cultiver, en récoltant, en tenant une hôtellerie, une boutique, en gérant leur administration et en apprenant différents artisanats, afin de « revivre les premières expériences de l’humanité, comprendre les premiers efforts des hommes pour construire la vie sociale ». Le travail de la terre s’étant extrêmement modernisé, il permet à la fois l’introduction à la nature et à la civilisation. Par la récolte qui s’en suit, le jeune adulte s’initie au mécanisme social fondamental de la production et des échanges sur lequel repose la base économique de la société et les rapports vitaux entre les hommes. « Travailler, non pour apprendre à travailler, mais pour faire les premiers pas dans la construction d’une conscience sociale et dans la voie de l’indépendance ». Cela engendre l’interdépendance, la discipline et « donne naissance au sentiment de la responsabilité collective ». L’adolescent a besoin pour son éducation morale, non seulement d’enseignement, mais surtout d’expériences, de conquêtes. « Le travail de l’enfant, en rapport avec les besoins de sa croissance, est un exercice qui construit sa personnalité ; le travail de l’adolescent, en rapport avec les besoins sociaux, est un exercice pratique qui construit la société ». Ces écoles auraient des règles de manière suffisante et nécessaires pour aider les jeunes à pouvoir s’adapter dans n’importe quel milieu.

Mais surtout, au-delà du travail, l’enfant doit prendre conscience de sa responsabilité et obtenir une production véritablement utile. Le plus important, à cette période, est de permettre à l’adolescent de s’associer à d’autres afin de collaborer pour atteindre un but utile défini ensemble. Afin de pouvoir en arriver là, il est extrêmement important de veiller à ce que l’enfant arrive à cet âge avec une dignité personnelle et en ayant confiance en lui. Sans cette dignité personnelle et cette confiance en lui, son intelligence peut s’obscurcir et il peut dévier vers « la délinquance, jusqu’à la répugnance envers ses semblables, jusqu’à l’impossibilité de continuer ses études ».

Pour Maria Montessori, les principaux éléments créateurs de l’être psychique sont l’expression personnel (musique, élocution, art), l’éducation morale qui se trouve à la base d’un bon équilibre, les mathématiques qui permettent de comprendre et participer au progrès de notre époque, les langues qui établissent la compréhension entre les hommes, l’étude de la terre et de la nature vivante, les sciences physiques et la chimie pour comprendre la construction de la civilisation, et l’histoire de l’humanité (surtout, à l’adolescence, les explorations, les inventions et le développement humain). L’enfant doit être habitué à utiliser des machines, sans tomber sous sa dépendance. L’homme doit dominer la machine et le matérialisme doit élever l’homme et créer une moralité toujours plus haute. La meilleure méthode à ce stade est celle qui éveille un maximum d’intérêt, qui favorise le travail seul, les expériences et l’alternance entre études et vie pratique.

Alors que pour de nombreuses civilisations passées et d’autres actuelles une « initiation solennelle de l’enfant pubère constitue la reconnaissance publique de l’entrée de l’homme dans la société », Maria Montessori s’étonne que l’on permette aux étudiants, qui sont des adultes, d’être encore soumis comme des enfants, qu’ils soient obligés de rester passifs pendant des heures de cours et qu’ils soient sous la dépendance d’autres adultes « sans aucune des responsabilités qui les élèvent à la catégorie d’hommes sociaux ». Pour elle « La maturité physique s’est accomplie, mais toutes ces années d’études, ces années passées à écouter, ne forment pas la volonté et le jugement de l’homme. C’est à la pratique et à l’expérience de le faire, si c’est encore possible.

Maria Montessori considère les examens sur les connaissances comme un attentat à la vie psychique, même les examens mentaux qui commençaient à être mis en place au Etats-Unis à son époque afin de se préoccuper de la personnalité avant la culture. Ces examens, devant juger le degré de maturité psychique en soi, est, pour elle, tout autant illusoire : « La valeur de l’homme ne peut se mesurer comme le rendement d’une machine. Le psychisme humain est plein de mystère ; il est couvert de masques, tant que l’homme ne se connaît pas lui-même. Aussi, les tests ne jugeraient-ils pas la valeur de l’homme, mais les conséquences de la répression, c'est-à-dire les barrières mentales, les fugues psychiques, les états liés aux complexes d’infériorité comme la timidité, le découragement, le manque de confiance en soi et la confusion mentale qui en découle. Et c’est pour cela que ce n’est pas juger véritablement l’homme, mais l’état auquel l’a réduit une vie déviée ».

Dans les écoles de Maria Montessori, si l’examen est inutile, on peut aussi considérer que les enfants sont continuellement en situation d’examen. En effet, en les observant, on peut savoir ce qu’ils apprennent. Paradoxalement, elle s’est rendu compte que les enfants de ses écoles étaient parfaitement capables de se présenter aux examens sans que cela les perturbe, même s’ils ne comprennent pas la solennité, car ils sont habitués à travailler devant des personnes qui les interrogent. C’est pour eux une simple conversation. Un enfant lui dit un jour : « C’est curieux que des personnes si instruites ne comprennent pas ce qu’on leur dit et qu’elles continuent à questionner et à questionner encore sur des sujets aussi simples ! »

Maria Montessori estime qu’après s’être préoccupé du monde extérieur, en améliorant le cadre de vie, il est temps de s’intéresser à l’âme humaine qui contient des trésors cachés que l’enfant peut contribuer à révéler.

Pour Jeanne-Françoise HUTIN, qui a préfacé l’édition de 1992 de De l’Enfant à l’adolescent de Maria Montessori, l’enfant de son époque [1992, date de la préface] y est parfaitement compris et décrit. « Elle [Maria Montessori] prépare les enfants aux exigences que la société d’aujourd’hui pose aux jeunes qui cherchent à s’y intégrer. Celle-ci leur demande des qualités bien enracinées et déjà éprouvées : qualités de savoir-faire, de culture, d’ouverture d’esprit, d’adaptabilité, de générosité, d’esprit d’entreprise, de sociabilité… Qualités qui sont en germe en tout enfant et qui ne demandent qu’à être enrichies et entraînées tout au long de la croissance. L’apport de Montessori, c’est de montrer que ces apprentissages se font tout au long de ce long chemin de l’enfance… Mais ce qu’il est intéressant de retenir, c’est le fondement de ce projet, sa préoccupation constante : aider chaque enfant à se développer, en valorisant ses potentialités, en suivant au plus près et autant que possible l’ensemble des besoins de la croissance et de la vie, et en essayant d’y répondre. Ce regard sur l’éducation change tout ! Il ne s’agit plus, dans une telle perspective, d’amener l’enfant à tel ou tel niveau de savoir-faire ou de connaissance, mais de mettre en œuvre toutes nos capacités pour aider l’enfant à conquérir ‘’son plus haut niveau’’. Cela exige du professeur, de l’éducateur, qu’il sache non seulement enseigner, mais éveiller l’intérêt, la capacité d’émerveillement, la réflexion »[57].

Catherine Chemin


[57]De l’Enfant à l’adolescent– 1958