L’éducation commence dès la naissance !

Bibliographie Pédagogues et pédagogies

En 1949, Maria Montessori écrit son dernier livre La formation de l’homme qui apparaît comme son testament spirituel et donne la clef de toute son œuvre. Son éditeur italien le présentait ainsi : « Ce volume nous livre son génie et son intelligence rigoureuse, fécondés par la plus vaste expérience qui soit. S’appuyant sur celle-ci, Maria Montessori nous offre un moyen de combattre la menace imminente qui pèse sur la civilisation, un moyen de sauver l’humanité. Ce salut, nous le trouverons précisément en nourrissant le jeune plant mystérieux qu’est le pouvoir inexploré se trouvant dans l’enfant ». D’ailleurs, plutôt que de parler de « pédagogie » Montessori, elle préférait la dénomination d’« aide donné à la personne humaine pour conquérir son indépendance » ou bien de « moyen qu’on offre pour se libérer de l’oppression due aux vieux préjugés véhiculés par l’éducation ». Car pour elle, c’est la personne humaine qui compte et non le genre d’éducation.

Dans cet ouvrage, Maria Montessori attire l’attention sur le fait que l’homme, même si, tout comme l’animal, participe au plan cosmique, diffère beaucoup de l’animal de part son hérédité. Chez les animaux, les caractéristiques sont définies à l’avance, les facultés d’adaptation sont minimes et les nouveaux nés sont bien souvent capables de marcher, s’exprimer, manger seul, et ce, encore plus particulièrement pour le singe. Alors que l’homme possède « un pouvoir d’adaptation illimité : il peut vivre sous toutes les latitudes et adopter d’innombrables façons de vivre et de travailler. Le genre humain est la seule espèce qui connaisse une évolution indéfinie de ses activités dans le monde extérieur, ce qui permet le développement de la civilisation »[1]. L’homme connaît un processus de développement permanent, l’hérédité ne lui transmet pas un comportement fixe. Une autre différence importante est la passivité du bébé contrairement aux autres petits mammifères. Ainsi, le petit du singe est capable, dès la naissance, de s’agripper à sa mère lorsqu’elle grimpe aux arbres, alors que le bébé homme reste complètement passif plusieurs semaines et met de longues années à devenir adulte. Plus d’un penseur contemporains de Maria Montessori s’est demandé pourquoi cette impuissance du nouveau-né, pourquoi l’homme devait avoir une enfance aussi longue, et ce qu’il pouvait bien se passer au cours de toutes ces années… Cette particularité de l’homme est, pour Maria Montessori, le témoignage d’une fonction spécifique qu’il convient de comprendre à travers l’observation de l’enfant. Le bébé ne possède pas de naissance tous les attributs de l’adulte, mais seulement la capacité à les former. C’est donc après la naissance que se construisent les caractères propres du peuple auquel l’enfant appartient et qu’il est capable de s’adapter à différents environnements. Par exemple, le langage n’existe pas en tant que tel à la naissance et n’est pas héréditaire. C’est la capacité du langage que l’enfant a à la naissance. Elle se développe au cours des deux premières années et permet à l’enfant d’adopter le langage des adultes qui l’entourent, qui peuvent ne pas être de même culture que ceux qui l’ont conçu. Au contraire, les enfants trouvés abandonnés en forêt sont restés muets. Les bébés absorbent le langage, non seulement le vocabulaire ou la forme grammaticale, mais également la complexité du genre pour l’italien ou même les accentuations parfois très subtiles comme pour le tamoul, ce qui s’avère très ardu pour un adulte. De même, un enfant sauvage qui n’a jamais vu marcher, ne marchera pas debout mais à 4 pattes.

Pour Maria Montessori, le bébé est un embryon spirituel doté de capacités à se développer, mais seulement en puisant dans l’environnement qui peut beaucoup varier selon le lieu de naissance.« Voilà pourquoi l’embryon humain doit naître d’abord pour pouvoir ensuite s’achever et se développer : ses potentialités doivent être stimulées par l’environnement »[2]. Le bébé (et l’enfant jusqu’à environ 6 ans) a besoin de puiser dans son environnement pour achever son développement. Il est donc doté de capacités extraordinaires qui lui permettent de poursuivre ce développement sans effort particulier. Cette capacité à se développer n’est donc pas la même que pour les adultes. Pour le petit enfant, Maria Montessori l’a appelé l’esprit absorbant qui se construit, non pas par la volonté, « mais guidé par des sensibilités internes que nous appelons les périodes sensitives, car ces sensibilités ne sont que temporaires, se maintenant juste le temps nécessaire pour que la nature accomplisse son œuvre »[3]. Cet esprit absorbant, qui perdure jusqu’à 6 ans, permet à l’enfant d’apprendre tout en vivant, tout simplement, sans effort particulier. Il absorbe dans son environnement, la réalité complexe de la culture. « C’est un phénomène qui reste caché dans les mystères de l’inconscient créatif »[4]. Les psychologues de son époque disaient même qu’il faudrait soixante années de travail acharné à un adulte pour acquérir tout ce qu’un enfant de 3 ans acquiert ! C’est vraiment le fonctionnement très particulier du petit enfant qui permet cela.

Ainsi « En l’espace de 18 ans, cette jeune fille (recueillie par une mission) est pratiquement passée de l’âge de pierre à l’ère atomique ». Maria Montessori nous dit encore « il est dirigé par la nature durant sa période de croissance, et les sensibilités psychiques qui le guident ont la force de lois naturelles ; s’y soustraire, c’est aller contre la nature, altérer la fonction, c'est-à-dire entrer dans la pathologie »[5]. Ce qui est corroboré par la psychanalyse de l’époque qui considère que les réactions de défenses et les déformations de caractères sont les conséquences de répressions subies au cours de l’enfance. Maria Montessori considère qu’une « période sensible est comme un accumulateur d’énergie qui laisse des traces aussi bien dans la construction que dans la destruction de la personnalité »[6].

Grâce à ses différentes observations Maria Montessori a donc observé chez tous les enfants, au-delà de leurs cultures et de leurs conditions sociales, différentes périodes bien distinctes qui développe chacune des propriétés différentes dont la construction est guidée par les lois de la nature. Le développement suit un ordre général analogue. « Si ces lois ne sont pas respectées, la construction de l’individu peut être anormale voire monstrueuse. Mais si l’on y veille, avec le souci de découvrir et de conforter les lois du développement, alors peuvent se manifester des caractères encore inconnus et surprenants dans lesquels on pourra progressivement entrevoir les fonctions internes mystérieuses qui dirigent la création psychique de l’homme. L’enfant a de grandes capacités dont nous ne savons pas encore tirer partie »[7]. L’erreur consisterait à aller à l’encontre des lois naturelles, d’étouffer ou de déformer le développement de l’enfant, du fait des préjugés actuels.

Pour Maria Montessori, la conclusion logique qui s’impose, après ses constatations, est qu’il faut que l’enfant soit mis en contact très rapidement avec le monde, qu’il participe à la vie publique, assiste aux coutumes de la société, prenne part à la vie des adultes, pour pouvoir s’adapter à son environnement. Mais à son époque, l’enfant était déjà enfermé très tôt en garderie, et donc, « soustrait à la vie sociale, réprimé, diminué, déformé et finalement sera anormal, incapable de s’adapter »[8]. Il y a soixante ans, elle s’étonnait déjà : « Aujourd’hui, alors que l’on dispense aux enfants tant de soins d’hygiène et que l’on se soucie de leur repos au point de les condamner à dormir presque constamment, on voit se multiplier le nombre des enfants ou des jeunes difficiles, retardés, dénués de personnalité et de courage, qui s’expriment mal, hésitent, s’interrompent, voire bégaient ; on voit de plus en plus de déséquilibrés, d’enfants souffrant de troubles psychiques qui paralysent leur vie sociale »[9]. Pour elle, c’est du à une malnutrition mentale et à un manque d’activité intelligente spontanée. « Le monde civilisé devient un immense camp de concentration dans lequel tous les jeunes être humains qui arrivent sur la terre sont relégués et mis en servitude, niés dans leur valeur, anéantis dans leur pulsions créatives, soustraits aux stimulations vivifiantes auxquelles tout homme a droit au milieu de ceux qui l’aiment »[10] (nous aborderons plus tard la vision de l’école et des apprentissages « scolaires » de Maria Montessori).

Au contraire, elle constate que dans un mode de vie naturel ou dit primitif, le bébé participe toujours à la vie sociale des adultes afin de construire en lui les caractères propres de son peuple. La mère le porte et le garde partout avec elle, que ce soit au champ, au marché… Le bébé peut observer tout à loisir tout ce qui se passe autour de lui, que ce soit les couleurs, les odeurs, les gens, les animaux… Par l’allaitement, le lien se poursuit. Elle constate que les pays où les enfants grandissent bien, les enfants sont, non seulement portés en permanence par leur mère, mais souvent allaités au moins 1 an, voire 2 ans, et c’est justement cette période qui intéresse le plus les psychologues modernes de son temps ! (Ils étaient d’accord pour dire que la première année de l’enfant était la plus importante pour la construction de sa personnalité). Pour elle, « le secret est simple et tient en deux mots : lait et amour ». Il est urgent de mettre en application « cette affirmation générale qui commence à envahir notre monde scientifique : l’éducation doit commencer dès la naissance »[11]. Pourtant, elle constate que tout ce qui est suggéré par l’instinct maternel a été supprimé ou ridiculisé, alors que c’est la nature qui l’inspire, comme par exemple les caresses et les contacts physiques de la mère qui pourraient éveiller l’instinct sexuel de celui qui vient de naître... « Les mères aujourd’hui (1949) ont grandement perdu cet instinct et l’humanité fonce vers la dégénérescence »[12]. Ces contemporains constataient quand même que les générations précédentes qui n’avaient pas ces connaissances formaient des êtres sains et forts.

Pour Maria Montessori, déjà à son époque, a commencé à se développer un mouvement social en faveur de l’enfant. La science y est certainement pour quelque chose, puisque les premiers grands changements se sont orientés sur l’hygiène qui a réduit fortement la mortalité infantile. Mais, pour elle, l’enfant demeure le grand oublié de la société. Elle affirme : « Qu’est-ce que l’enfant ? C’est le dérangeur de l’adulte fatigué par des occupations toujours plus pressantes. Il n’y a pas de place pour l’enfant dans la maison de plus en plus réduite de la ville moderne, où les familles s’entassent. Il n’y a pas de place pour lui dans les rues, parce que les véhicules se multiplient et que les trottoirs sont encombrés de gens pressés. Les adultes n’ont pas le temps de s’occuper de lui, quand la besogne est urgente… Il faut qu’il reste tranquille, qu’il se taise, qu’il ne touche à rien parce que rien n’est à lui. Tout est la priorité intangible de l’adulte, tabou pour l’enfant… L’adulte, par un phénomène psychique mystérieux, a oublié de préparer une ambiance pour son enfant… Voilà ce qu’on peut dire sur l’enfant qui arrive, apportant au monde des énergies fraîches ; elles devraient pourtant être le souffle purificateur qui, de génération en génération, chasse les gaz asphyxiants accumulés durant une vie humaine d’erreurs »[13]. Maria Montessori reconnaît qu’à son époque la société change pour se tourner vers l’enfant. Il faut vraiment, dit-elle dans L’enfant, travailler pour deux ambiances sociales, celle de l’adulte et celle de l’enfant. Pour construire l’ambiance sociale de l’enfant, il faut répondre aux réels besoins de l’enfant, sachant qu’il porte en lui le plan de son développement.

Elle affirme que l’homme « n’est pas destiné à se satisfaire des émotions de sa sensualité », mais a une grande mission à accomplir en construisant un nouveau monde merveilleux, car c’est l’humanité qui crée la civilisation. « Ses membres sont faits pour le travail et celui-ci est sans limite ». « Il semble de ce fait dans la nature de l’homme que l’enfant commence par l’absorption de son environnement et accomplisse son développement par le travail, par des expériences progressives sur l’environnement autour de lui ». Ainsi, il se construit, développe sa spécificité humaine en alimentant son esprit. Maria Montessori invite à « reconstruire l’éducation en la fondant sur les lois de la nature et non sur des idées préconçues et sur les préjugés des hommes »[14]. Pour cela, elle préconise un environnement adapté aux besoins de l’enfant en fonction de ces périodes sensibles. L’environnement propice au nourrisson est donc le monde !

Elle écrit aussi « L’enfant naît dans l’amour ; sa vraie origine est l’amour, et une fois né il est entouré de l’amour de son père et de sa mère, un amour qui n’est pas artificiel, ni forcé par la raison, comme le sentiment de fraternité que tous les gens réfléchis essaient d’éveiller. C’est seulement quand il s’agit de la vie de l’enfant que peut se trouver la forme d’amour qui est l’idéal de la morale humaine, l’amour qui inspire le sacrifice de soi, le dévouement au service des autres. Or, ce sacrifice que font les parents est quelque chose de naturel, qui donne de la joie, qui ainsi n’est pas ressenti comme un sacrifice ; c’est la vie même ! Mais c’est une manière de vivre plus élevée que celle qui trouve son expression dans la compétition sociale et la survivance du plus apte »[15].

A son époque, il est commun d’affirmer qu’il existe un déséquilibre : la société créée par l’homme, riche en progrès pour améliorer sa vie, l’empêche de se développer correctement et l’homme est devenu l’esclave de son environnement, alors qu’il se croit libre ! Il faut que l’homme ait pour seul but de s’élever. Pour cela, la pédagogie doit prendre appui sur la psychologie. Nous devons donc abandonner nos vieux préjugés, notre égoïsme inconscient, notre orgueil dominateur pour suivre, non pas la volonté de l’enfant, mais la mystérieuse volonté qui dirige sa formation, son élan vital, les valeurs de la sage nature. A la fin de sa vie, Maria Montessori ne pouvait que constater : « Ils n’ont encore rien compris ! ». Pourtant, si elle a eu la force de se battre pendant cinquante ans, c’est uniquement parce qu’elle était persuadée que l’humanité pouvait s’améliorer et elle a toujours gardé une grande espérance.

Catherine Chemin


[1]La formation de l’Homme- 1949

[2]La formation de l’Homme- 1949

[3]La formation de l’Homme- 1949

[4]La formation de l’Homme- 1949

[5]Les étapes de l’éducation

[6]Les étapes de l’éducation

[7]La formation de l’Homme- 1949

[8]La formation de l’Homme- 1949

[9]La formation de l’Homme- 1949

[10]La formation de l’Homme- 1949

[11]La formation de l’Homme- 1949

[12]La formation de l’Homme- 1949

[13]L’enfant- 1936

[14]La formation de l’Homme- 1949

[15]Education pour un monde nouveau- 1943